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La bouillabaisse

Le Gobbi est frit. La bouche grande ouverte dans son assiette, semblant désormais chercher pour l’éternité à happer une dernière goulée d’eau de mer, fraiche et salée, qui ne viendra jamais. Les petites dents cassantes, débordantes des fines lèvres rondes, ne font plus peur à grand-monde. Les yeux sont blancs, morts et inexpressifs. Ils sont ronds, eux aussi, et semblent chercher à capter la complexité du monde qui les entoure, mais plus aucune étincelle ne les anime.

La voilà allongée dès les premières chaleurs de l’été, cette fameuse rascasse à la chair tant recherchée, terreur des roches méditerranéennes, qui baptise depuis quelques saisons de façon « traditionnelle » les nouveaux joueurs du Sporting Club de Toulon, qui font semblant de s’y piquer le doigt sur les dorsales, mais dont le rictus gêné traduit au mieux un désintérêt poli.

Pas de filet d’huile d’olive, ni de pincée de sel et encore moins de romarin en guise de respectueuse sépulture, ici. Non, simplement réduite à l’état de cadavre, accompagnant une vulgaire bouillabaisse, servie sur la table d’un quelconque grand hôtel de la cote. Une rascasse à laquelle on a arraché son identité, son âme, à qui il ne reste plus qu’à se faire bouffer par celui dont l’appétit sera le plus féroce.

On s’est fait assaisonner…

Sous les yeux incrédules des supporters toulonnais, qui pensaient qu’il suffisait de s’y frotter pour s’y piquer. La poiscaille ne répond plus. Pourtant, la foi les animait. Eux ne voulaient pas la mettre dans une assiette. Ni même la pêcher. Ni l’encadrer ou en faire quoi que ce soit d’autre. Ils souhaitaient simplement la voir s’ébattre, vivante et vivace, agressive et tenace, comme on peut la rencontrer dans les criques toulonnaises, trésor des bienheureux, bien gardé par les vrais amoureux de cette ville et de son identité.

Admirer un poisson sauvage, aux écailles brillantes, sain. Rien de plus, rien de moins, n’était espéré. Un animal au sang froid, n’évoluant ni trop en surface, ni trop profondément, dans la rocaille sous-marine et coupante du football français, et sachant se garder des requins aux dents acérées. Capable de jaillir, de surprendre parfois, de rester insaisissable et fuyante, pour les impatients qui ne comprennent rien à l’art de la pêche à l’agachon.

Méditerranée…

Las. Rien à faire. Elle s’est faite débusquer par un pêcheur qui connaissait les coins pour en agrémenter une soupe au faux-airs de cimetière sous-marin, chopées, les arrêtes broyées, sur l’autel du projet méditerranéen; sous l’œil admiratif d’un collègue venu de la région lyonnaise pour la beauté des couleurs du sud, au moment du coup de grâce final.

Elle ne se débattra peut-être plus jamais. Les yeux gélatineux, baignant dans une mixture saumâtre, elle fixe donc aujourd’hui le plafond blanc d’un air incrédule, tout en subissant les coups de fourchette d’un « enfant de Toulon », qui s’éloigne de « sa » ville tout en perdant la raison, et à qui, surtout, elle n’avait rien demandé.

Anton SACCHI

 

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